Après avoir exposé l’histoire des crises financières, nous avons tenté d’identifier leurs mécanismes communs, puis de comprendre pourquoi les crises semblent se répéter irrémédiablement, telle une malédiction éternelle.
Arrivons enfin à la question qui brûle les lèvres de tout épargnant avisé : de quoi sera faite la prochaine crise ?
Quand surviendra-t-elle ?
Quels en seront les déclencheurs ?
A quoi s’attendre pour demain : scénarios pour la prochaine tempête
La vérité intellectuellement honnête est que personne ne sait.
Pas les économistes les plus brillants - rappelons que Nouriel Roubini, "Dr. Doom", a mis des années à se faire entendre avant 2008, et que la quasi-totalité des économistes mainstream n'ont rien vu venir.
Pas les régulateurs, qui disposent pourtant de beaucoup plus d'informations que le commun des mortels.
Certainement pas les journaux financiers, dont les manchettes sont structurellement tournées vers l'optimisme.
Ce que nous pouvons faire, en revanche, c'est identifier les déséquilibres existants, les fragilités structurelles, et construire des scénarios crédibles. C'est l'exercice qui suit.
Scénario 1 - La bulle de l'intelligence artificielle : le remake de 2000
L'analogie entre la bulle Internet des années 2000 et l'enthousiasme actuel autour de l'IA est frappante et troublante. Comme Internet en 1999, l'IA est une technologie réelle et transformatrice. Comme en 1999, les valorisations des entreprises qui s'y rattachent ont atteint des niveaux stratosphériques. Comme en 1999, le "cette fois c'est différent" circule abondamment.
Les chiffres donnent le vertige. En 2025, le S&P 500 représente 1,8 fois le PIB américain, un ratio jamais atteint dans l'histoire. Les dépenses mondiales dans l'IA devraient atteindre 3 000 milliards de dollars d'ici 2029 selon Morgan Stanley. Les grandes entreprises technologiques ont investi dans l'IA en 2025 l'équivalent de l'investissement cumulé des groupes du CAC 40 dans toutes leurs activités industrielles.
OpenAI illustre parfaitement le paradoxe : la société est valorisée 500 milliards de dollars, devrait afficher environ 13 milliards de revenus en 2025 et 19 milliards de pertes sur les neuf premiers mois de l'année. Elle ne prévoit pas d'atteindre la profitabilité avant le début des années 2030. Le ratio prix/revenus (PER) du Nasdaq est passé de 13 en 2016 à 26 en 2025.
Ce qui distingue potentiellement la bulle IA d'une simple répétition de 2000, c'est l'ampleur de la dette mobilisée pour financer ces investissements. Les acteurs de la tech s'endettent massivement, parfois sur 20 ou 25 ans pour construire des data centers, acheter des puces Nvidia, embaucher des ingénieurs. Si les profits escomptés tardent à venir, ou si les taux d'intérêt remontent, la spirale pourrait s'enclencher rapidement.
Frédéric Lordon, économiste et blogueur du Monde Diplomatique, décrivait en mars 2026 un tableau inquiétant des marchés de crédit privé américains : les taux de défaut sur les crédits aux entreprises tech commencent à monter, UBS estime à 35 % la part des actifs de fonds de private credit en danger en raison de l'IA, et anticipe un taux de défaut potentiel de 15 %. La mécanique de 2008 des actifs risqués dissimulés dans des structures opaques ne serait-elle pas en train de se reproduire ?
Probabilité d'occurrence : Élevée sur 3 à 7 ans, si les profits de l'IA tardent à se matérialiser à la hauteur des anticipations. L'IA va-t-elle transformer l'économie? Sans aucun doute, elle le fera. La question est de savoir si cette transformation justifie les valorisations actuelles, et si elle surviendra dans le calendrier que les marchés ont intégré.
Scénario 2 - La bombe de la dette souveraine : quand les États deviennent insolvables
Depuis 2008, les États du monde développé ont accumulé des niveaux d'endettement public sans précédent en temps de paix. La France approche 115 % de PIB. Les États-Unis dépassent 120 %. Le Japon est à 250 %. Ces dettes ont été rendues soutenables par des taux d'intérêt historiquement bas. La remontée des taux depuis 2022 a changé la donne : le coût de service de la dette augmente mécaniquement à mesure que les dettes anciennes arrivent à échéance et doivent être refinancées.
Kenneth Rogoff, économiste de Harvard et ancien économiste en chef du FMI, anticipe que l'explosion des dettes publiques pourrait être la source de la prochaine crise financière mondiale, sous la forme d'un "mélange d'inflation très élevée et de répression financière" (Financial Affairs, août 2025). La France est dans une situation particulière : comme le note Thomas Piketty, c'est la quatrième fois depuis la Révolution française que le ratio d'endettement atteint de tels niveaux. Les trois fois précédentes, la résolution a impliqué soit l'inflation, soit la répression financière (obligation pour les épargnants de détenir des obligations d'État à des taux inférieurs au marché), soit un défaut partiel.
La déréglementation financière en cours aggrave ce risque. Comme le signale l'ONG Finance Watch, les règles prudentielles issues de la crise de 2008, notamment les accords de Bâle III, sont en cours d'assouplissement sous la pression des lobbies bancaires et des gouvernements qui y voient un frein à la croissance. Ce cycle de mémoire courte et de déréglementation progressive est exactement le même que celui observé dans les années 1990, lorsque le Glass-Steagall Act fut progressivement vidé de sa substance avant d'être abrogé en 1999.
Probabilité d'occurrence : Certaine sur le long terme pour certains États moins bien dotés. Pour les grandes économies (France, États-Unis), le risque est davantage celui d'une crise de confiance progressive et d'une répression financière que d'un défaut brutal.
Scénario 3 - La dette privée américaine : l'iceberg sous la ligne de flottaison
Moins visible que la bulle IA ou la dette publique, la situation de la dette privée américaine mérite une attention particulière. Les signaux d'alerte s'accumulent discrètement : le taux de défaillance sur les crédits automobiles atteint 8 % (sur un encours de 1 600 milliards de dollars), le même niveau pour les cartes de crédit (1 200 milliards d'encours), et 14 % pour la dette étudiante (1 600 milliards d'encours). Ces chiffres, rapportés par Frédéric Lordon en mars 2026, évoquent la montée silencieuse des défauts sur les subprimes dans les années 2005-2006, avant que personne ne veuille admettre qu'il y avait un problème.
L'IA pourrait ici jouer un rôle aggravant paradoxal : si elle détruit massivement des emplois dans les services (ce que prévoient de nombreux dirigeants tech eux-mêmes), la capacité de remboursement de millions de ménages américains déjà très endettés pourrait s'effondrer. La boucle deviendrait perverse : la technologie censée créer de la richesse créerait d'abord de la misère financière.
Probabilité d'occurrence : Modérée à élevée, avec un calendrier lié à l'évolution du marché de l'emploi américain et à la vitesse de déploiement de l'IA dans l'économie réelle.
Scénario 4 - Le choc climatique : la crise que personne ne veut modéliser
Il y a une crise financière que les marchés ont systématiquement refusé d'intégrer dans leurs modèles : la crise climatique. Non pas parce qu'elle est improbable, les scientifiques sont formels sur son ampleur et son accélération, mais parce qu'elle se déroule à une échelle temporelle qui dépasse l'horizon de la plupart des acteurs financiers (trimestre pour les traders, 3 à 5 ans pour les gérants de fonds, 10 ans au maximum pour la plupart des financiers).
Les risques financiers liés au climat sont pourtant réels et déjà perceptibles. Les compagnies d'assurance se retirent progressivement de zones géographiques jugées trop exposées (Floride, Californie, certaines zones côtières européennes). Les banques devront progressivement provisionner leurs expositions aux actifs "bruns" (énergies fossiles) qui deviendront “stranded assets”. Les événements climatiques extrêmes peuvent créer des destructions d'actifs massives et des chocs économiques régionaux sévères.
Un groupe de six économistes, dont le Prix Nobel Simon Johnson, alertait début 2026 : les politiques économiques de l'administration Trump - dérapage budgétaire, démolition du système commercial international, menaces sur l'indépendance de la Fed, ajoutées à la bulle IA, la normalisation des cryptomonnaies et la multiplication des catastrophes climatiques - forment un cocktail explosif dont personne ne peut prévoir avec certitude d’où viendra l’étincelle.
Probabilité d'occurrence : La crise climatique n'est pas un scénario à probabilité, c'est une certitude à calendrier incertain. La question est davantage de savoir quand et comment les marchés vont l'intégrer, de façon progressive et ordonnée, ou dans une panique soudaine.
Scénario 5 — La fragmentation géopolitique : le retour des années 30 ?
La mondialisation financière, qui a caractérisé les quatre dernières décennies, est en train de se fissurer. Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, la guerre en Ukraine, la montée des nationalismes économiques, les politiques tarifaires de l'administration Trump en 2025, tous ces éléments poussent vers une "démondialisation" ou "refragmentation" du commerce et de la finance mondiale.
Les parallèles avec les années 1930 sont troublants. Après le krach de 1929, les États-Unis avaient adopté des mesures protectionnistes massives (Smoot-Hawley Act), déclenchant une guerre commerciale qui avait effondré le commerce mondial. Aujourd'hui, les tarifs douaniers américains de 2025 évoquent ces mêmes réflexes défensifs dans un contexte de stress économique mondial croissant. La différence majeure est que les économies sont aujourd'hui beaucoup plus interdépendantes que dans les années 1930, ce qui rend les représailles commerciales plus coûteuses pour tout le monde.
Probabilité d'occurrence : Déjà en cours de matérialisation partielle, avec des effets économiques négatifs certains, dont l'ampleur dépendra des décisions politiques des prochaines années.
Conclusion : Que doit retenir l’épargnant pour vivre avec les crises ?
Arrivés au terme de ce voyage à travers quatre millénaires de crises financières, que peut-on retenir qui soit véritablement utile à l'épargnant actif, soucieux de son avenir financier ?
Premièrement : les crises sont inévitables, mais leurs dates sont imprévisibles. Aucun expert, aucun modèle, aucune institution n'a de boule de cristal. Ce que la théorie de Minsky nous enseigne, c'est que les conditions d'une prochaine crise sont toujours en cours de formation dans les entrailles du cycle économique en cours. Mais le moment exact où la bulle éclate est fondamentalement imprévisible. L'investisseur qui sort du marché "trop tôt" pour éviter la crise peut manquer des années de hausse.
Deuxièmement : la diversification reste la seule "assurance" réelle. Pas de diversification parfaite en période de crise (tout chute ensemble), mais une diversification géographique, sectorielle et sur différentes classes d'actifs réduit la volatilité des portefeuilles sur le long terme. L'épargnant qui a une vision de long terme -10, 15, 20 ans - a toujours eu raison de rester investi, même à travers les crises.
Troisièmement : reconnaître les signes de bulle n'est pas inutile. On les retrouve toujours : le "cette fois c'est différent", la conviction généralisée que les prix ne peuvent que monter, la participation de profanes qui abandonnent leur métier pour "trader", la prolifération d'innovations financières opaques, les valorisations déconnectées des fondamentaux. Ces signaux ne donnent pas la date de l'explosion, mais ils permettent de calibrer son niveau d'exposition au risque.
Quatrièmement : la psychologie est votre principal ennemi. Les études de Vanguard et d'autres gestionnaires le montrent invariablement : les investisseurs particuliers sous-performent les indices non pas parce qu'ils font de mauvais choix d'actifs, mais parce qu'ils vendent dans la panique (au plus bas) et rachètent dans l'euphorie (au plus haut). La discipline comportementale - rester investi, ne pas céder à la peur ni à la cupidité - est statistiquement plus rentable que la sélection de titres pour la grande majorité des épargnants.
Cinquièmement, et c'est peut-être le plus contre-intuitif : les crises sont aussi des opportunités. Warren Buffett a bâti une grande partie de sa fortune en achetant massivement pendant les crises, quand tout le monde fuyait. "Soyez craintif quand les autres sont gourmands, et gourmand quand les autres sont craintifs", dit-il. Plus facile à dire qu'à faire, certes, car il faut alors avoir des liquidités disponibles et la robustesse émotionnelle d’aller contre la panique collective. Mais c'est précisément pour cela que se préparer avant la crise en disposant de réserve de liquidités et en construisant un portefeuille diversifié est si important.
Les crises financières sont le visage sombre d'une médaille dont l'autre face s'appelle le capitalisme. Elles sont le prix à payer pour un système qui, malgré tous ses défauts, a produit une croissance économique sans précédent dans l'histoire de l'humanité, sortant des milliards de personnes de la pauvreté. Elles sont le résultat inévitable de la rencontre entre l'innovation financière, la mondialisation des capitaux, et la nature humaine, avec ses espoirs, ses peurs, et sa tendance irrépressible à croire que "cette fois, c'est différent".
La tulipe et l'intelligence artificielle n'ont, en apparence, rien en commun. En réalité, ils partagent le même carburant : la conviction collective, un moment donné dans le temps, que quelque chose vaut bien plus que ce qu'il vaut réellement.
Et cette conviction, toujours, finit par se corriger.
La seule vraie question pour l'épargnant avisé n'est pas "Est-ce qu'il y aura une prochaine crise ?" II y en aura une, c'est mathématique. La question est : "Serai-je dans une position qui me permette d'en sortir moins abîmé, et peut-être même de la traverser comme une opportunité ?"
C'est à cette préparation que le Club de l'Épargnant s'attelle, semaine après semaine.
Sources académiques et références principales :
Hyman Minsky, "Stabilizing an Unstable Economy" (1986)
Charles Kindleberger, "Manias, Panics, and Crashes" (1978)
Carmen Reinhart & Kenneth Rogoff, "This Time Is Different" (2009)
Christian Chavagneux, "Une brève histoire des crises financières" (2011)
Daniel Kahneman, "Système 1, Système 2" (2011)
Frédéric Lordon, La Pompe à Phynance, Le Monde Diplomatique (mars 2026)
Rapport sur la stabilité financière, Banque de France (juin 2025)
Project Syndicate, Johnson et al., "L'année 2026 sera-t-elle marquée par une crise financière ?" (2026)



