Nous avons décrit les crises financières. Nous avons identifié leurs mécanismes communs.
Reste la question peut-être la plus troublante : pourquoi, en sachant tout cela, les crises continuent-elles de se produire ?
Pourquoi chaque génération reproduit-elle les erreurs de la précédente, malgré les régulations, les leçons tirées, les livres écrits, les commissions parlementaires formées ?

POURQUOI LES CRISES SE REPETENT : LA MALEDICTION DE L’ETERNEL RETOUR

La mémoire institutionnelle s’efface

La première réponse est démographique et prosaïque : les crises s'effacent avec les générations qui les ont vécues. En 2007, la majorité des acteurs de marché actifs n'avaient aucun souvenir personnel de la crise de 1929. Ils avaient des connaissances livresques, certes, mais pas la mémoire viscérale de la peur, du chômage, de la faillite personnelle qui rend prudent.

L'économiste Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, dans leur ouvrage majeur "This Time Is Different" (2009), ont documenté huit siècles de crises financières et identifié un trait universel : avant chaque crise, les acteurs sont convaincus que "cette fois, c'est différent", que les règles habituelles ne s'appliquent pas, que la croissance est durable, que les valorisations sont justifiées. Le titre ironique de leur livre est aussi leur conclusion : les crises ne sont jamais différentes dans leurs mécanismes fondamentaux. Seul le déguisement change.

La structure d’incitation perverse des acteurs financiers

Voici un fait que les manuels d'économie mentionnent poliment mais que les crises illustrent brutalement : les acteurs de la finance ne supportent pas toujours les conséquences de leurs erreurs. C'est ce que les économistes appellent l'aléa moral .

Prenons un trader qui prend des risques excessifs : s'il gagne, son bonus est astronomique. S'il perd, au pire il perd son emploi, mais les pertes sont supportées par la banque (et souvent, in fine, par le contribuable). Cette asymétrie de récompense pousse structurellement les acteurs à prendre trop de risque. Les banques, elles, raisonnent de la même façon à l'échelle systémique : si elles sont "too big to fail" (trop grandes pour faire faillite), elles savent que l'État les sauvera en cas de problème, ce qui les incite à prendre davantage de risques.

Ce mécanisme est parfaitement connu. Il a fait l'objet d'innombrables rapports, régulations et réformes. Et pourtant, il persiste, parce que les incitations à court terme sont plus puissantes que les considérations de long terme pour la grande majorité des acteurs.

Le carcan règlementaire : le gardien qui protège le loup

La régulation financière est théoriquement conçue pour éviter les excès qui mènent aux crises. Dans la pratique, elle est souvent "capturée" par ceux qu'elle est censée réguler. Le phénomène est bien documenté et porte un nom : la capture réglementaire.

Elle opère par plusieurs canaux. D'abord, les "revolving doors" : les régulateurs les plus compétents rejoignent le secteur privé, attirés par des rémunérations sans commune mesure avec le secteur public. Inversement, les régulateurs sont souvent recrutés dans le secteur privé, où ils ont développé des réseaux et des sympathies. Ensuite, les lobbies financiers, parmi les plus puissants au monde, influencent en permanence la rédaction des règlements, l'interprétation des textes, et le niveau des sanctions.

Résultat : chaque grande crise est suivie d'une vague réglementaire ambitieuse (le Glass-Steagall Act en 1933, le Dodd-Frank Act en 2010, les accords de Bâle III après 2008) et d'un progressif affaiblissement de ces régulations dans les années qui suivent, quand la mémoire de la crise s'efface et que les lobbies reprennent du terrain. En 1999, l'abrogation du Glass-Steagall Act, pourtant mis en place précisément pour éviter un nouveau 1929 a directement contribué à créer les conditions de 2008.

Aujourd'hui, en 2026, nous assistons au même phénomène : les règles prudentielles issues de 2008 sont en cours d'assouplissement des deux côtés de l'Atlantique, sous la pression d'arguments de "compétitivité" et de "croissance". Les digues s'effritent, comme toujours, quand la mer est calme.

Les cycles longs : Kondratiev et la temporalité des crises

L'économiste russe Nikolaï Kondratiev (1892-1938) a proposé dans les années 1920 une théorie des "grandes vagues" de l'économie capitaliste. Ce sont des cycles d'environ 40 à 60 ans, liés aux vagues successives d'innovation technologique et de destruction créatrice. Les crises majeures se produiraient à la fin de chaque cycle, quand les technologies qui ont porté la croissance arrivent à maturité et que la phase d'expansion laisse place à une phase de contraction.

Les historiens de l'économie identifient plusieurs "cycles de Kondratiev" : la révolution industrielle (charbon, textile, acier), la révolution des chemins de fer, la révolution électrique et chimique, la révolution des automobiles et de la pétrochimie, et la révolution numérique en cours. Chaque cycle a ses bulles, ses krachs, ses reconstructions.

Cette grille de lecture, même imparfaite, offre une perspective utile : les crises financières ne sont pas de simples accidents de parcours dans une histoire linéaire de progrès. Elles sont, selon Kondratiev et ses continuateurs (dont Joseph Schumpeter), des moments de destruction créatrice nécessaires, où les anciennes structures s'effacent pour laisser place aux nouvelles. La douleur est réelle. La reconstruction l'est aussi.

La mondialisation financière : l’amplificateur des crises

La libre circulation des capitaux, institutionnalisée à partir des années 1970-1980, a rendu les crises financières plus globales et plus rapides. Plus que jamais, elles se propagent partout à la vitesse de la fibre optique. En 1929, il a fallu des mois pour que la crise américaine se propage en Europe. En 2008, il a fallu des heures. La contagion s'est diffusée par les interconnexions entre banques internationales, par les marchés de produits dérivés, et par les flux d'information instantanés.

Cette mondialisation financière présente un paradoxe que les économistes ont tardé à reconnaître : si elle permet en théorie une meilleure allocation des capitaux et une diversification des risques à l'échelle mondiale, elle crée aussi des corrélations qui rendent inutile la diversification en période de stress. Quand la panique s'installe, toutes les classes d'actifs chutent simultanément, actions, obligations, matières premières, immobilier, précisément parce que les acteurs cherchent tous à vendre au même moment pour reconstituer des liquidités. La diversification n’ a jamais protégé personne quand tout le monde court vers la sortie en même temps.

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