PAX AMERICANA
La lecture du rapport américain 2026 de Stratégie de défense nationale qui vient d’être publié https://legrandcontinent.eu/fr/national-defense-strategy-2026/ est riche d’enseignements sur la manière dont l’administration américaine envisage l’ordre international. On ressort de la lecture de ce document tout d’abord effrayé, en se disant que les auteurs n’ont rien retenu des tragédies du passé et se préparent allègrement à remettre le couvert de futurs conflits. On s’interroge également pour savoir si cette vision impérialiste déborde le cercle MAGA ou bien si elle est partagée par l’ensemble du parti Républicain et sa base électorale.
Quoi qu’il en soit, la vision impérialiste déroulée au fil des 24 pages de ce document fait froid dans le dos en ce qu’elle fait fi des intérêts et de la dignité de tous ceux qui ne sont pas américains (soit l’essentiel de l’humanité) et conduira inévitablement à son rejet par les adversaires des États-Unis mais également par les alliés ou partenaires.
On le sait maintenant, les élites technophiles derrière Donald Trump vouent un culte à l’Empire romain, mais pas à n’importe quel empire romain, celui allant d’Auguste à Marc-Aurèle, c’est-à-dire l’Empire romain « impérialiste », celui qui par la force acquiert des territoires et s’agrandit. Pour ces élites, la chute de l’Empire survient lorsque celui-ci décide de mettre un terme à son expansion (en gros sous Marc-Aurèle), qu’il « naturalise » tous ses habitants (Édit de Caracalla en 212), et qu’il laisse entrer en masse les étrangers (défaite d’Andrinople en 378). Pour eux, l’âge d’or de l’Empire romain se situe à la fin du IIème siècle après J.-C., après quoi l’Empire vivra trois siècles de lent déclin.
Les débats du début de ce siècle autour de la fin possible de l’Empire américain, suite aux attentats terroristes de 2001 et à la grande crise financière de 2008 ont convaincu ces nouvelles élites du danger. Le parallèle avec l’Empire romain déclinant semblait trop évident. Le monde globalisé allait déferler pour profiter des richesses des États-Unis comme les Goths l’avaient fait au IVème siècle sur les provinces danubiennes. En face, l’armée américaine, fragilisée par les conflits au Moyen-Orient et affaiblie par l’infusion dans les troupes de la culture woke, allait connaître le même sort que les armées romaines des IVème et Vème siècles.
Il était temps de réagir et l’apparition de Donald Trump s’est avérée être une opportunité unique d’inverser le cours des événements. La vision géopolitique de Donald Trump, marquée par la doctrine du Big Stick ou corollaire Roosevelt, est en effet parfaitement compatible avec celle de cette nouvelle élite de cinquantenaires techno-césaristes, comme l’a appelée récemment l’historien de Princeton, David A. Bell.
De ce point de vue, le rapport 2026 de Stratégie de défense nationale n’est pas nouveau à ceci près qu’il élargit encore les centres d’intérêt américains au-delà du seul continent américain et parle d’assurer un accès à la zone Indo-Pacifique. La nouvelle doctrine présentée dans ce rapport est donc un aggiornamento de la politique extérieure américaine telle que la concevait James Monroe au début du XIXème siècle, puis Théodore Roosevelt au début du XXème siècle. Donald Trump, en ce début de XXIème siècle, se voit donc comme le continuateur de l’œuvre de ses grands prédécesseurs.
Mais revenons au contenu de ce rapport. La thèse principale du document pourrait être résumée de la manière suivante : les États-Unis d’Amérique, à l’aide de leur armée, doivent imposer leur leadership à toute la planète. Dans une espèce de dégradé d’influence allant d’ouest en est, il est possible aux autres nations de conserver une autonomie mais toujours dans la mesure où les intérêts américains ne seront pas menacés. Sans définir précisément la notion d’intérêts américains, on comprend que les auteurs du rapport en ont une définition potentiellement changeante et surtout large géographiquement, puisque le document précise « La sécurité, la liberté et la prospérité du peuple américain sont directement liées à notre capacité à commercer et à nous engager en position de force dans la région indo-pacifique. »
Pour le président Trump et ses coreligionnaires de la doctrine Donroe (comprenez la fusion entre Donald et Monroe), le monde doit donc être partagé en trois. À l’Ouest, le continent américain, où les États-Unis sont souverains ; à l’Est, où la Chine peut se développer mais toujours sous le contrôle des États-Unis ; et un Centre avec des alliés ou des partenaires, qui doivent globalement apprendre à se débrouiller tout seuls dans le cadre de conflits régionaux (comme la guerre russo-ukrainienne).
La doctrine Donroe, c’est donc un pays hégémonique (les États-Unis), des vassaux (nous), quelques méchants (Iran, Corée du Nord) qui ne perdent rien pour attendre, et un adversaire (la Chine) qui doit se résoudre à conserver la 2ème place. C’est à ces conditions que la Pax Romana pourra être instaurée, comme le précise, sous forme de menace, la conclusion du rapport « cette paix est compatible avec les intérêts de nos adversaires potentiels, s’ils maintiennent leurs exigences raisonnables et limitées ».
C’est donc par la force que les États-Unis vont imposer leurs règles, et gare à celles et ceux qui s’y opposent. On pourrait rétorquer que cela n’est finalement pas nouveau et que, sous couvert de respect du droit international, les Américains ont toujours fait ce qui leur plaisait. On se souvient des efforts déployés par Colin Powell en février 2003 pour convaincre les Nations Unies de l’existence d’armes de destruction massive en Irak. Vingt-trois ans plus tard, il n’est plus besoin de se prêter à ce genre de mise en scène: le cynisme et le calcul froid n’ont que faire des apparences.
De ce point de vue, les États-Unis imitent aussi l’exemple de l’histoire romaine. La République romaine s’est d’abord construite en se défendant contre les cités étrusques voisines qui considéraient Rome comme l’une de leurs colonies. Ce n’est qu’une fois leur puissance établie que les Romains ont projeté leur influence au-delà de l’Italie, saisissant souvent le moindre prétexte pour s’emparer des richesses et des territoires du monde méditerranéen. Le parallèle avec l’histoire américaine est, ici encore, frappant. Loin d’avoir un passé pacifiste, les États-Unis se sont d’abord constitués contre leur patrie d’origine avant de s’engager dans d’innombrables conflits au XIXe siècle pour élargir leur espace vital, jusqu’à se considérer, à l’instar des Romains, comme une puissance dominante n’acceptant aucune contestation de leur suprématie.
Ce tournant pour la République romaine eut lieu à la fin du IIIe siècle av.J.-C., lorsque, vainqueurs d’Hannibal à Zama(202av.J.-C.), les Romains prirent conscience de leur domination sur la mer Méditerranée, appelée dès lors «Marenostrum», «notremer». La Seconde Guerre mondiale ressemble à cet égard, pour les Américains, à la deuxième guerre punique. Le seul véritable vainqueur du second conflit mondial furent les États-Unis, qui purent, à la sortie de la guerre, imposer leurs conditions militaires, économiques, financières et culturelles au monde entier sous couvert de la Pax Americana. Cette Pax Americana évolue aujourd’hui sous nos yeux, tandis que les oripeaux du multilatéralisme volent en éclats avec l’administration Trump.
L’expression de cette puissance décomplexée se retrouve aujourd’hui au fil des pages du rapport de stratégie de défense nationale. Tout y relève de la menace et de l’intimidation.
L’administration Trump et ses soutiens pensent avoir tiré les leçons de l’Histoire, notamment en ce qui concerne les raisons qui ont conduit à la chute de l’Empire romain. En conséquence, ils ferment les frontières, renforcent leur armée et menacent les pays qui ne se soumettent pas. La vérité historique est plus complexe. Les raisons de la chute de l’Empire romain sont encore largement débattues. Les dirigeants de l’Empire eux-mêmes aux IVe et Ve siècles ont eux aussi tenté, en recourant à peu près aux mêmes moyens que Donald Trump aujourd’hui (fermeture des frontières, renforcement de l’armée), de remédier à la décadence de l’Empire, sans pour autant y parvenir.
L’administration Trump et ses soutiens pensent avoir tiré les leçons de l’Histoire et notamment les raisons qui ont conduit à la chute de l’Empire romain. Ils ferment donc les frontières, renforcent leur armée et menacent les pays qui ne se soumettraient pas. La vérité historique est plus complexe. Les raisons de la chute de l’Empire romain sont encore largement débattues et surtout les dirigeants mêmes de l’Empire aux IVème et Vème siècles ont eux aussi tenté, à peu près par les mêmes moyens que Donald Trump aujourd’hui (fermeture des frontières, renforcement de l’armée), de remédier à la décadence de l’Empire, sans pourtant y arriver.
La conséquence directe de l’attitude belliqueuse et hégémonique des États-Unis est de braquer leurs alliés et de faire évaporer le soft power américain, ce qui apparaît déjà comme une perte incommensurable pour les États-Unis.
Dans cette nouvelle donne, marquée par les rapports de force généralisés et le règne du plus fort, l’Europe semble condamnée. Pour poursuivre la comparaison avec l’Antiquité, l’Europe d’aujourd’hui ressemble un peu aux cités grecques face à la République romaine du IIème siècle avant J.-C. Ensemble, elles sont plus fortes que Rome, pourtant, à la fin, c’est bien Rome qui transforme la Grèce en province romaine…

