Deux puissances, deux avantages

Une intelligence artificielle capable de résoudre un problème de mathématiques difficile ne sert à rien dans nos gestes de tous les jours. Nous n’avons encore jamais vu une IA ouvrir une porte, tourner une clé ou faire un lacet. Ce paradoxe résume une partie de la compétition technologique entre Washington et Pékin : savoir raisonner n’est pas encore savoir agir. Or les gains économiques les plus importants pourraient venir du moment où les logiciels quitteront les écrans pour entrer dans les usines, les entrepôts et, enfin, les foyers.

Les États-Unis ont bâti un écosystème exceptionnel autour des modèles d’IA, des semi-conducteurs avancés, du logiciel et du financement de l’innovation. La Chine, elle, a développé une capacité rare à transformer rapidement une invention en produit fabriqué à grande échelle. Opposer simplement « cerveau américain » et « mains chinoises » serait pourtant trompeur : chaque pays cherche précisément à s’emparer de la spécialité de l’autre.

Le rapport AI Index 2026 de Stanford apporte une nuance décisive. En mars 2026, l’écart entre le meilleur modèle américain et le meilleur modèle chinois n’était plus que de 2,7 %. Les États-Unis produisent toujours davantage de modèles de premier rang, mais la Chine n’est plus un concurrent lointain. La suprématie technologique se joue désormais sur plusieurs étages à la fois.

L’Amérique conserve la force de frappe du numérique

En 2026, les investissements privés dans l’IA devraient dépasser 800 milliards de dollars aux États-Unis, contre environ 139 milliards en Chine. Cette comparaison mesure les capitaux privés recensés, pas la totalité des ressources mobilisées : elle sous-estime notamment les financements publics et parapublics chinois. Elle illustre néanmoins la profondeur du marché américain, capable de financer simultanément des laboratoires, des infrastructures de calcul et de nombreuses jeunes entreprises.

OpenAI, Anthropic, Google et Meta alimentent cette compétition, tandis que Nvidia fournit une partie essentielle des capacités de calcul. Mais le leadership américain a une fragilité : la conception de puces ne signifie pas que leur fabrication soit intégralement américaine. Les composants les plus avancés restent largement dépendants de la production taïwanaise, notamment de TSMC.

Washington a fait de cette dépendance un sujet stratégique. Son plan d’action pour l’IA de juillet 2025 associe accélération de l’innovation, construction d’infrastructures, fabrication des puces et rayonnement international. Les contrôles sur les exportations de technologies sensibles ainsi que les terres rares visent aussi à ralentir la progression de rivaux potentiels.

La Chine a transformé l’usine en avantage concurrentiel

L’histoire qui se joue à propos de la robotique est différente. En 2024, la Chine a concentré 54 % des installations mondiales de robots industriels, selon Stanford, avec environ 295 000 unités, contre 34 000 aux États-Unis. Cependant, il s’agit de robots industriels, souvent des bras fixes, et non d’humanoïdes : la distinction compte. La route à parcourir pour développer une main semblable à celle d’un humain sera longue.

La main humaine est une merveille de biomécanique façonnée par des millions d’années d’évolution. Son pouce opposable et ses quatre doigts, articulés autour de 27 os, lui permettent de saisir, serrer, tourner, pincer ou manipuler des objets avec une combinaison de force, de précision et de délicatesse difficile à reproduire. Malgré des décennies de progrès, la robotique reste encore loin d’égaler cette dextérité. Les mains artificielles les plus sophistiquées peuvent accomplir des gestes impressionnants, mais des tâches aussi banales pour nous que se servir de couverts ou manipuler un petit objet demeurent redoutablement complexes.

Cette faiblesse constitue l’un des principaux obstacles au passage du robot humanoïde de la démonstration spectaculaire à l’usage quotidien. Ces dernières années, nous avons vu des robots courir, danser, exécuter des mouvements de kung-fu ou battre des records de vitesse. Impressionnant, certes. Mais dans une usine, un entrepôt ou un domicile, savoir courir vite importe souvent moins que de pouvoir saisir une pièce fragile, utiliser un outil ou nouer un câble sans l’endommager. Tant que leurs mains ne gagneront pas en précision et en sensibilité, les humanoïdes resteront, pour une large part, de remarquables démonstrateurs technologiques plutôt que de véritables travailleurs.

La technologie chinoise des mains robotiques progresse désormais rapidement. Le principal atout chinois ne tient pas à une invention isolée. Il résulte de la proximité entre fabricants de moteurs, batteries, électronique de puissance, capteurs et matériaux. Les filières des véhicules électriques et des drones ont préparé celle des robots. Un prototype peut être modifié, approvisionné et testé rapidement, avec des coûts que des concurrents étrangers peinent à reproduire. Cette organisation industrielle est un actif stratégique, même lorsqu’elle ne figure pas au bilan d’une entreprise.

Chacun veut désormais conquérir le terrain de l’autre

Les industriels chinois savent qu’un robot bon marché mais incapable d’improviser restera d’une utilité limitée. Des entreprises comme PsiBot et GigaAI développent donc des modèles capables d’interpréter leur environnement et de planifier des gestes : c’est ce que l’on appelle l’« intelligence incarnée ». Elles cherchent à entraîner ces systèmes grâce aux données recueillies dans les usines et lors de manipulations réelles. La Chine utilise sa force manufacturière pour fabriquer aussi le savoir qui manque encore à ses machines.

Les Américains font le chemin inverse. Tesla avec Optimus, Figure AI, Agility Robotics et Boston Dynamics veulent donner un corps à l’intelligence artificielle. Les travaux de Google DeepMind et les outils de Nvidia cherchent à rapprocher apprentissage logiciel, simulation et mouvement physique. Leur défi ne se limite pas à concevoir un robot performant : il faut pouvoir le fabriquer en quantité, le maintenir, garantir sa sécurité et réduire son coût.

La rivalité révèle une contradiction de la mondialisation technologique. Les entreprises américaines ont besoin des composants électroniques et des terres rares chinoises ; les groupes chinois veulent accéder à des puces et à des outils logiciels de pointe souvent d’origine américaine.

Selon les recherches de McKinsey, Pékin contrôle actuellement jusqu’à 90 % des aimants permanents nécessaires aux actionneurs rotatifs des robots. Mais la Chine représente également 40 % des roulements de précision, 40 % des capteurs et 30 % de l’électronique de puissance utilisée des composants qui jouent le rôle d’articulations des robots humanoïdes.

La volonté politique de réduire ces dépendances se heurte donc à la réalité économique. Reconstruire une chaîne de fournisseurs prend des années ; former des ingénieurs et accumuler des données d’entraînement aussi.

Le véritable juge sera la productivité

La tentation est grande de convertir cette bataille en prévisions vertigineuses. Morgan Stanley évoque un marché potentiel de plusieurs milliers de milliards de dollars pour les humanoïdes à l’horizon 2050.  Le bond technologique nécessaire pour atteindre le développement de ce marché est encore important. Une démonstration de robot jouant du piano ne prouve pas qu’il pourra, huit heures par jour, accomplir une tâche utile à un coût compétitif.

Pour une entreprise, l’équation est moins spectaculaire : combien coûte la machine, combien d’heures fonctionne-t-elle sans intervention, quelles tâches réalise-t-elle et quelle valeur crée-t-elle par rapport à une organisation existante ? Il faudra aussi compter l’énergie, les réparations, les logiciels et la sécurité. Un robot vendu à perte peut impressionner les investisseurs sans améliorer la productivité de son acheteur.

Pour l’investisseur, cette distinction est fondamentale. Les fabricants de puces, les fournisseurs de composants, les éditeurs de logiciels et les industriels utilisateurs ne capteront pas nécessairement la même part de la valeur. Une technologie peut bouleverser l’économie tout en décevant les actionnaires qui l’auront payée trop cher. Les grandes révolutions industrielles ont souvent enrichi leurs utilisateurs autant que leurs inventeurs, parfois davantage.

Une course qui dépasse les robots

Le pays qui maîtrisera simultanément l’intelligence des machines, leur fabrication et leur déploiement disposera d’un avantage économique, militaire et diplomatique. Mais il serait prématuré de désigner un vainqueur. Les États-Unis conservent une puissance de recherche et de financement remarquable ; la Chine a démontré qu’elle savait apprendre, produire et faire baisser les coûts à une vitesse exceptionnelle.

Le plus intéressant est peut-être que la concurrence pousse chacun à corriger ses faiblesses. L’Amérique redécouvre l’importance de l’usine. La Chine accélère dans les logiciels et les modèles d’IA. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui construira le meilleur robot : il est de déterminer qui saura réunir, à grande échelle, une intelligence utile et une machine abordable.

Reste une question pour l’Europe, encore trop souvent spectatrice de cette confrontation : veut-elle seulement acheter les technologies des deux géants, ou conserver les compétences industrielles, scientifiques et financières qui lui permettraient d’en maîtriser une partie ?

Sources

Bloomberg, Saritha Rai et Dong Lyu, 13 octobre 2026, « China’s Robotic Hands… »

Stanford HAI, AI Index Report 2026, synthèse, performance technique et économie : https://hai.stanford.edu/ai-index/2026-ai-index-report

Maison-Blanche, America’s AI Action Plan, 23 juillet 2025 : https://www.whitehouse.gov/releases/2025/07/white-house-unveils-americas-ai-action-plan/