Eclipsée par le diner de travail au château de Versailles et la signature du protocole d’accord avec l’Iran, la conférence de presse du nouveau président de la FED, Kevin Warsh, est passée relativement inaperçue.

Pourtant, par son contenu, cet événement marque une rupture nette par rapport à la FED selon Jerome Powell et aura des répercussions profondes sur les marchés financiers et l’économie.

Qu’on admette ou non les critiques de Donald Trump à l’encontre de celui qui fut président de la FED de 2018 à mai 2026, le mandat de Jerome Powell restera celui de l’affaiblissement de l’influence de la FED sur les marchés et l’économie. Obsédé par la transparence (comme Ben Bernanke avant lui), Jerome Powell semblait s’être fixé comme objectif de ne jamais surprendre les marchés et d’être en quelque sorte le plus lisible possible. Objectif louable en soit mais peu adapté à un monde économique et financier en pleine mutation qui nécessite, au contraire, une Banque centrale américaine forte, capable de s’ajuster rapidement et surtout non inféodée aux marchés financiers.

C’est à un virage à 180 degrés que nous invite le nouveau président de la FED, Kevin Warsh.

Pour résumer toute l’analyse qui va suivre : moins de bla-bla pour davantage de crédibilité.

Une vision monétariste assumée.

Au cœur de ce changement de paradigme se trouve une conception claire de l’inflation. Kevin Warsh défend une approche explicitement monétariste, affirmant que l’inflation est avant tout le résultat des décisions de politique monétaire : « inflation is a choice ».

Stop donc aux circonvolutions de langage concernant l’inflation. Exit les formules alambiquées. Le communiqué de presse a été réduit à 130 mots contre 341 mots signe que le nouveau président de la FED veut aller à l’essentiel.

Avec Kevin Warsh, la forme (courte et directe) se met au service du fond.

On peut notamment lire à la fin du communiqué, en guise de conclusion :

Inflation remains elevated relative to the Committee's 2 percent goal, in part reflecting supply shocks that have driven price increases in certain sectors, including energy. The Committee will deliver price stability.

(L’inflation reste élevée par rapport à l’objectif de 2% du Comité, en partie en raison de chocs d’offre qui ont entraîné des hausses de prix dans certains secteurs, notamment l’énergie. Le Comité rétablira la stabilité des prix.)

« Le Comité rétablira la stabilité des prix » : tout est dit. Kevin Warsh fait clairement du retour de l’inflation à 2% son objectif prioritaire.

Le message est sans ambiguïté : la banque centrale est prête à prendre les mesures nécessaires pour ramener l’inflation à sa cible, même si cellesci sont impopulaires ou inattendues.

Cette position est d’autant plus justifiée quand Kevin Warsh présente son analyse de l’économie :

“Economic activity is expanding at a solid pace despite elevated uncertainty that owes, in part, to the conflict in the Middle East. Productivity growth and capital investment are strong. Job gains have kept pace with the workforce, and the unemployment rate has changed little.”

L’activité économique continue de progresser à un rythme soutenu, malgré un niveau d’incertitude élevé lié, en partie, au conflit au MoyenOrient. La croissance de la productivité et l’investissement en capital sont dynamiques. Les créations d’emplois progressent au même rythme que la maind’œuvre, et le taux de chômage a peu évolué

Kevin Warsh

L’économie américaine n’est plus décrite de manière prudente ou conditionnelle : elle est désormais explicitement jugée solide. La productivité et l’investissement sont mis en avant, témoignant d’un potentiel de croissance toujours élevé. Par ailleurs, le marché du travail est présenté comme stable et compatible avec une situation de plein emploi.

La fin du “forward guidance”

L’autre rupture majeure concerne la communication avec les marchés. Kevin Warsh met fin à une pratique devenue centrale depuis la crise financière de 2008 : le “forward guidance”, c’est-à-dire la stratégie qui consistait, pour la FED, à donner des orientations sur l’évolution de sa politique monétaire. L’objectif était de ne pas surprendre les marchés et de maintenir une faible volatilité.

Désormais, la banque centrale ne cherchera plus à orienter explicitement les anticipations des investisseurs concernant l’évolution future des taux.

Cette décision s’accompagne d’une critique du Summary of Economic Projections (SEP) et notamment du célèbre “dot plot”, qui synthétise les anticipations des membres du comité.Warsh exprime clairement son scepticisme face à ces projections, qu’il juge peu fiables dans un environnement incertain. Selon lui, la politique monétaire doit conserver sa capacité pleine et entière à s’adapter en permanence aux données économiques observées.

Kevin Warsh souhaite que la FED retrouve ainsi toute sa liberté d’action qu’un excès de volonté de transparence avait fini par réduire.

Cette approche marque un retour à une vision discrétionnaire de la politique monétaire. Elle va contraindre les investisseurs à davantage de responsabilité. Ceux-ci sont désormais invités à interpréter euxmêmes les signaux économiques plutôt qu’à se reposer sur les indications de la banque centrale.

Une remise en cause des outils traditionnels

Kevin Warsh a consacré une large partie de son intervention à justifier une refonte des méthodes de travail de linstitution. Cinq groupes de travail (task forces) vont être créés pour réexaminer les fondements de la politique monétaire : communication, bilan, données économiques, productivité et cadre danalyse de linflation.

Cette initiative reflète une conviction forte : les outils actuels ne sont plus adaptés à une économie en transformation rapide. Warsh s’est montré particulièrement critique à l’égard des statistiques traditionnelles, jugées inadaptées aux réalités contemporaines. L’objectif est donc de développer des indicateurs plus pertinents, plus réactifs et mieux exploitables.

L’intelligence artificielle, facteur de transformation économique

Un autre aspect majeur du discours de Warsh concerne l’impact de l’intelligence artificielle. Il considère cette révolution technologique comme l’un des changements les plus importants de sa carrière.

Selon lui, les gains de productivité associés à l’IA pourraient profondément transformer l’économie, en augmentant durablement son potentiel de croissance. Cette évolution permettrait de concilier des objectifs traditionnellement perçus comme contradictoires : croissance forte, inflation maîtrisée et emploi élevé.

Des implications importantes pour les marchés

Ce changement de cap n’est pas sans conséquence pour les investisseurs.

Kevin Warsh n’aurait pas renié la formule la plus célèbre de son lointain prédécesseur, Alan Greenspan président de la FED de 1987 à 2006) « Si vous avez compris ce que j’ai dit, c’est que je me suis mal exprimé ». Ce que souhaitait exprimer Alan Greenspan, c’est que la FED pour être forte se doit de n’être pas trop lisible afin de pouvoir conserver, à tout moment, sa capacité d’action.

En conclusion, avec Kevin Warsh, la politique monétaire deviendra moins prévisible, moins guidée, et potentiellement plus surprenante. En d’autres termes, les marchés devront d’adapter à une augmentation du risque de surprise. À moyen terme, cette transformation pourrait entraîner une volatilité accrue, les investisseurs devant s’adapter à un cadre d’analyse profondément renouvelé.

Cette “version 2.0” de la banque centrale américaine promet une période d’adaptation, marquée par des ajustements successifs et une instabilité potentiellement accrue. Mais elle pourrait également ouvrir la voie à une politique monétaire plus flexible, mieux adaptée aux mutations profondes de l’économie américaine.

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