Editorial : Marchés : jusqu’où résisteront-ils au choc énergétique ?

L’énergie est au centre du jeu

Le sujet énergétique est désormais au cœur des préoccupations des investisseurs.

Pourtant, les marchés actions font preuve d’une résistance assez remarquable. Depuis son dernier sommet du 14 août, l’Euro Stoxx 50 ne recule que de 3,3 %, tandis que le S&P 500 abandonne 1,7 %. Une relative sérénité qui peut surprendre lorsque l’on regarde la situation énergétique mondiale.

Un nouveau foyer de tension est apparu la semaine dernière avec la prise de contrôle par les combattants houthis yéménites, alliés de l’Iran, de la côte bordant le détroit de Bab el-Mandeb. Situé entre le Yémen, Djibouti et l’Érythrée, ce détroit constitue l'un des passages stratégiques du commerce maritime mondial. Environ 20 000 navires l'empruntent chaque année pour rejoindre la mer Rouge et le canal de Suez, ou, dans l’autre sens, l’océan Indien. Avec la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz au pétrole saoudien, Bab el-Mandeb était devenu une voie essentielle pour les exportations de pétrole d’Arabie saoudite. Pour le moment, les Houthis assurent que la liberté de navigation reste garantie. Mais la menace est désormais bien présente.

Pétrole et gaz : la hausse s’accélère

Les marchés de l’énergie continuent de se tendre. Le Brent atteint désormais 107 dollars le baril, soit une hausse de 75 % depuis le début de l’année. Le gaz européen grimpe de son côté à 82 euros le MWh, en progression de 194 %. Le problème ne concerne plus seulement la production de pétrole. C’est désormais toute la chaîne énergétique qui est sous tension : transport, raffinage et distribution. Les difficultés d’acheminement depuis le Moyen-Orient se conjuguent notamment à l’interdiction russe d’exporter du diesel après les attaques de drones ukrainiens. Conséquence : les marges des raffineurs s’envolent et les prix des carburants progressent fortement.

Aux États-Unis, le diesel, essentiel au transport de marchandises, a dépassé 6 dollars le gallon, un record. En Europe, le gasoil approche désormais 200 dollars le baril. Loin de s’améliorer, comme nous pouvions l’espérer au début de l’été, la situation des marchés énergétiques mondiaux se détériore rapidement avec, comme le montre l’interdiction d’export de diesel par la Russie, une interpénétration des crises les unes aux autres qui vient encore complexifier la situation.

Pourquoi cette hausse de l’énergie inquiète-t-elle autant ?

Pour le consommateur, le principal risque n’est pas uniquement de payer son essence ou son chauffage plus cher. Le véritable enjeu est la transmission de la hausse de l’énergie au reste de l’économie. Lorsque l’énergie devient plus chère, les coûts de transport, de production et de distribution augmentent. Les entreprises peuvent alors chercher à répercuter ces hausses sur leurs prix. C'est ainsi qu'un choc énergétique peut progressivement devenir un choc inflationniste beaucoup plus général. C’est précisément ce que veulent éviter les banques centrales.

Les banques centrales maintiennent la pression

Les banques centrales, n’ont bien entendu aucun moyen de freiner directement la hausse des prix de l’énergie. Elle dispose néanmoins d'une arme : les taux d'intérêt. En maintenant des taux élevés — ou en les augmentant — elle cherche à empêcher que le choc énergétique ne déclenche une nouvelle spirale inflationniste. C'est le message envoyé par Christine Lagarde lors de la dernière réunion de la Banque centrale européenne.

La BCE a relevé ses taux directeurs de 25 points de base, portant son principal taux à 2,50 %, et le mouvement pourrait ne pas être terminé : les marchés anticipent encore trois hausses de 25 points de base au cours des six prochains mois.

Pourtant à y regarder de plus près, le détail de la dernière publication d’inflation en Zone euro est encourageante sur le plan de la transmission des hausses des prix énergétiques. On y lit en effet que l’inflation des services a diminué à un niveau le plus bas en quatre mois à 3% tandis que l’inflation sous-jacente, excluant l'énergie et les aliments, a légèrement baissé à 2,4 %, en dessous des prévisions de 2,5 %. Autrement dit, la flambée énergétique ne se diffuse pas encore massivement au reste de l'économie. C'est un point essentiel à surveiller au cours des prochains mois.

Même problème aux États-Unis

La Réserve fédérale américaine se retrouve confrontée au même dilemme. L'inflation américaine est restée élevée en août, à 3,4 %. La Fed devrait donc relever cette semaine son taux directeur de 25 points de base, pour le porter dans une fourchette de 3,75 % à 4,00 %. Là encore, les investisseurs anticipent la poursuite du mouvement. Il faut cependant distinguer taux courts et taux longs. Les banques centrales contrôlent directement les premiers. Beaucoup moins les seconds. Or les taux obligataires à long terme continuent de progresser sous l'effet des anticipations d'inflation et de la hausse des prix énergétiques. Le taux américain à 10 ans approche désormais 5 %, à 4,97 %, après une progression d'environ 20 points de base en une semaine.

En France, le taux à 10 ans se rapproche de 4,50 %, en hausse de près de 30 points de base sur la semaine.

Alors pourquoi les actions résistent-elles ?

Malgré le pétrole à 107 dollars, la remontée des taux obligataires et le durcissement des banques centrales, le CAC 40 n'a perdu que 1,2 % sur la semaine. Il semble toujours que le magnétisme des bons résultats des entreprises fasse effet et que les investisseurs échaudés par leur excès de prudence du début d’année lors de l’intervention des américains en Iran, se soient désormais persuadés de la capacité des entreprises à s’adapter aux contextes les plus adverses.

Performance des marchés à la clôture du vendredi 11 septembre 2026

Performances dividendes nets réinvestis arrêtées au 11 septembre 2026

Ce qu’il faut en retenir

La semaine sur les marchés : l’énergie écrase tout sur son passage

La hiérarchie des performances de la semaine ne laisse guère de place au doute : l’énergie est au cœur des enjeux financiers du moment. Le gaz européen et le pétrole occupent très largement les deux premières places de notre classement, tandis que la plupart des marchés actions et obligataires terminent la semaine dans le rouge.

L’énergie, très loin devant

Avec une progression de 10,5 % sur la semaine, le gaz européen TTF domine une nouvelle fois le classement. Sa hausse atteint désormais le chiffre spectaculaire de 182,4 % depuis le début de l’année. Le pétrole suit la même trajectoire. Le Brent gagne encore 8,7 % en une semaine et affiche désormais une progression de 71,9 % en 2026.

La situation a encore évolué depuis l'arrêté de notre tableau au 11 septembre : le Brent approche désormais les 110 dollars le baril. Les tensions géopolitiques et les difficultés d'acheminement du pétrole du Moyen-Orient créent également des écarts de prix considérables selon la localisation du pétrole et sa capacité à être transporté vers les marchés consommateurs. La situation énergétique est devenue suffisamment préoccupante pour que la BCE consacre plusieurs scénarios à son évolution. Dans son scénario central, elle retenait encore un pétrole autour de 88 dollars et un gaz à 60 €/MWh au quatrième trimestre. Mais dans son scénario sévère, le pétrole pourrait atteindre 130 dollars le baril et le gaz 130 €/MWh.

Nous n'en sommes pas encore là, mais les performances de notre tableau montrent clairement dans quelle direction le risque s'est déplacé.

Pourquoi le choc énergétique est-il si important ?

Pour les marchés financiers, le problème n'est pas seulement le prix payé à la pompe ou pour se chauffer. La hausse de l'énergie augmente les coûts de transport et de production des entreprises. Si celles-ci répercutent ces coûts dans leurs prix de vente, le choc énergétique se transforme progressivement en inflation généralisée. En Zone euro, l'inflation a atteint 3,3 % en août. La BCE prévoit désormais une inflation moyenne de 3 % en 2026, 2,5 % en 2027 et encore 2,1 % en 2028. Plus préoccupant, l'inflation hors énergie et alimentation resterait à 2,3 % en 2028, toujours au-dessus de son objectif. C'est pourquoi la BCE a relevé ses taux de 25 points de base la semaine dernière, portant le taux de dépôt à 2,50 %.

Les obligations sont les premières victimes

Les conséquences de cette nouvelle donne apparaissent clairement dans notre classement. Le T-Note américain à 10 ans recule de 1,5 % sur la semaine, tandis que l'OAT française perd 1,7 % et le Bund allemand 1,2 %. Depuis janvier, les emprunts d'État américains et français à 10 ans affichent tous deux une performance de -3,2 %. Pourquoi ? Parce que la hausse du pétrole ravive les anticipations d'inflation. Les investisseurs demandent donc davantage de rendement pour détenir une obligation à long terme. Et lorsque les taux d'intérêt montent, le prix des obligations déjà en circulation baisse. Nous retrouvons ici un mécanisme fondamental pour comprendre les marchés : une obligation à taux fixe peut perdre de la valeur lorsque les taux montent, et cette sensibilité est d'autant plus importante que sa maturité est longue.

Les obligations à haut rendement résistent mieux. Elles ne reculent que de 0,5 % cette semaine en Europe comme aux États-Unis et conservent une performance légèrement positive depuis janvier.

Et pourtant, les actions tiennent

Malgré l'envolée de l'énergie et la remontée des taux, les marchés actions ne connaissent pour l'instant qu'une consolidation limitée. Le S&P 500 abandonne 0,8 % sur la semaine et le Nasdaq Composite 0,6 %. Ils gagnent encore respectivement 12,8 % et 13,8 % depuis le début de l'année. Même constat en Europe. L'Euro Stoxx 50 perd 1,1 %, le CAC 40 1,2 %, le FTSE 100 1,6 % et le DAX 1,8 %. Ces replis restent modestes au regard des performances accumulées depuis janvier. L'Euro Stoxx 50 dividendes nets réinvestis gagne toujours 11,2 % en 2026, tandis que l'Italie et l'Espagne affichent respectivement +19,3 % et +17,5 %. Les investisseurs semblent donc considérer, pour l'instant, que les entreprises disposent de suffisamment de marges de manœuvre pour absorber le choc.

L’incroyable exception coréenne

Une ligne tranche particulièrement dans notre tableau : le Kospi.

L'indice coréen gagne encore 3,3 % sur la semaine et affiche une progression spectaculaire de 64 % depuis janvier. L'explication se trouve notamment du côté des semi-conducteurs. Les anticipations d'une poursuite des investissements dans l'intelligence artificielle soutiennent fortement les fabricants coréens de mémoires. Samsung Electronics et surtout SK Hynix bénéficient de la croissance attendue de la demande des grands acteurs de l'IA. Le Kospi a ainsi franchi de nouveau les 7 000 points au cours de la semaine, porté par les valeurs technologiques, malgré la flambée du pétrole et les tensions géopolitiques. Cette situation est néanmoins paradoxale pour la Corée du Sud, économie très dépendante de ses importations énergétiques. L'inflation coréenne a d'ailleurs atteint 3,1 % en août, tandis que les prix du diesel progressaient de près de 20 % sur un an. La puissance du thème de l'intelligence artificielle parvient donc, pour l'instant, à prendre le dessus sur le choc énergétique.

L’or et le Bitcoin ne jouent pas les refuges

Les actifs souvent considérés comme des alternatives aux placements traditionnels ne profitent pas de la situation. L'or recule de 1,9 % cette semaine et ne gagne plus que 1 % depuis janvier. Le Bitcoin fait encore moins bien : -3 % sur la semaine et -11,5 % depuis le début de l'année. Dans un environnement de remontée des taux, détenir un actif ne versant aucun revenu devient relativement moins attractif. La hausse des rendements obligataires peut donc peser sur l'or comme sur certains actifs spéculatifs. Les matières premières présentent en revanche un bilan beaucoup plus favorable. Les produits agricoles progressent encore de 22,1 % depuis janvier et les métaux industriels de 11,5 %.

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