Le S&P 500 est-il vraiment insubmersible ?

Vous avez dit insubmersible ?

Depuis 1928, le S&P 500 a terminé le mois d’octobre en baisse dans 41 % des cas. Le millésime 2026 ne va pas améliorer cette statistique. Avec un recul de seulement 0,9 % sur le mois, la correction de l’indice reste toutefois contenue. C’est même un soulagement au regard du changement de pied brutal des investisseurs sur les entreprises liées à l’IA, qui avaient jusqu’à présent tiré les indices à la hausse depuis le début de l’année.

Dix géants pèsent 38 % de l’indice

Nous avons évoqué à de nombreuses reprises dans ces colonnes la concentration de l’indice américain phare, le S&P 500, après des progressions parfois à trois chiffres, comme celles de Micron (+209 %) ou de Dell (+237 %). À fin octobre, les dix plus grosses capitalisations pèsent 38 % de l’indice, un niveau de concentration inédit depuis le début du XXe siècle. Le risque était donc élevé qu’un retournement de ces valeurs entraîne l’ensemble de l’indice dans leur chute.

En octobre, les dix plus grosses capitalisations du S&P 500 ont pourtant chuté de 7,22 % en moyenne, sans faire chavirer l’indice dans son ensemble.

La vieille économie prend le relais

Le reste de l’indice a pris le relais. Grâce à une rotation sectorielle rare par son ampleur, les valeurs représentant les 62 % restants de sa pondération ont compensé une grande partie de la correction des champions de l’IA. Sur les onze secteurs du S&P 500, neuf ont progressé, avec des performances parfois impressionnantes : l’énergie (+11,59 %), la consommation de base (+11,49 %), la santé (+11,24 %) et les services aux collectivités (+9,03 %).

Les marchés actions ont été sauvés de la noyade par l’ancienne économie, qui a bénéficié en octobre d’un cocktail favorable : des prix de l’énergie élevés, des résultats d’entreprises records et une baisse des taux que peu d’investisseurs semblaient anticiper.

Des bénéfices solides, un consommateur sous pression

Le détail des résultats d’entreprises au troisième trimestre 2026 fait ressortir un constat qui aurait pu surprendre il y a quelques années : la hausse des prix de l’énergie n’empêche pas les bénéfices de progresser. Dans l’ensemble, les entreprises réussissent à répercuter une partie de leurs hausses de coûts sur le consommateur final. L’inflation (+3,6 % aux États-Unis en octobre) soutient ainsi la croissance nominale des chiffres d’affaires, tandis que le pouvoir d’achat s’érode. Le consommateur américain continue néanmoins de dépenser, en puisant davantage dans son épargne : le taux d’épargne a reculé de 0,2 point au troisième trimestre.

À ce stade, 60 % des entreprises du S&P 500 ont publié leurs résultats du troisième trimestre. Hors technologie et services de communication, la croissance des bénéfices des neuf secteurs haussiers d’octobre atteint en moyenne 26 % sur un an. Elle revient à 11 % si l’on retire l’énergie, dont les bénéfices progressent de 146 %.

L’ancienne économie reste liée au cycle de l’IA

Corporate America se porte donc bien malgré les soubresauts du secteur technologique. Il serait toutefois imprudent de déduire de la résistance des indices qu’une amplification des doutes sur le cycle d’investissement dans l’IA resterait sans conséquence. La croissance américaine dépend fortement de l’investissement privé, auquel contribuent les dépenses liées à l’IA. Au troisième trimestre, l’investissement privé a apporté 3,2 points à une croissance de 3,4 % en rythme annualisé.

Si les investissements dans l’IA devaient reculer, la nouvelle économie ne serait pas la seule à en pâtir. L’ancienne serait également touchée, à travers des entreprises industrielles comme Caterpillar ou énergétiques comme Constellation Energy, qui participent notamment à la construction et à l’alimentation électrique des centres de données.

La baisse des taux offre un soutien immédiat

À court terme, les doutes sur la poursuite du cycle d’investissement dans l’IA ont favorisé la baisse des taux d’intérêt aux États-Unis. Le rendement à dix ans a reculé d’environ 30 points de base, soit 0,30 point de pourcentage, sur le mois, à 4,92 %. Cette détente a soutenu en Bourse les secteurs structurellement endettés, comme les services aux collectivités et l’immobilier.

IA : les investisseurs réclament des preuves

Revenons maintenant sur les raisons du questionnement autour du cycle d’investissement dans l’IA. Dans un contexte de taux élevés, les investisseurs demandent davantage que des perspectives, aussi prometteuses soient-elles : ils veulent des chiffres qui démontrent la rentabilité des capitaux engagés. Or les publications trimestrielles récentes ne suffisent pas à lever leurs doutes.

Google face au défi de la rentabilité

Après Meta, Alphabet, la maison mère de Google, a subi les foudres des investisseurs, avec une baisse de près de 13 % après la publication de ses résultats. Le groupe affronte un défi stratégique : son activité historique de recherche, qui représente environ la moitié de son chiffre d’affaires, risque de subir la concurrence des assistants dopés à l’IA. Leur potentiel commercial pourrait s’avérer inférieur à celui du moteur traditionnel selon les propres mots du directeur commercial du groupe pour qui « le potentiel de monétisation des assistants IA est plus faible ». Google doit donc investir massivement pour défendre une position dont la rentabilité future reste incertaine. Ces inquiétudes ont pesé sur le titre malgré une hausse de 25 % du chiffre d’affaires, soutenue notamment par le doublement des revenus du cloud, à 30,7 milliards de dollars.

Un circuit d’investissement qui interroge

C’est le paradoxe apparent de ce qui se joue en Bourse. Les centaines de milliards de dollars investis dans l’IA alimentent les revenus de nombreux acteurs. Les grands groupes technologiques, dont Amazon, Microsoft et Google, fournissent notamment les infrastructures cloud et la puissance de calcul nécessaires au développement des modèles. Ces dépenses remontent la chaîne de production et soutiennent les fournisseurs de semi-conducteurs. Certains acteurs réinvestissent ensuite une partie de leurs ressources chez les entreprises qui leur passent commande. Cette imbrication entretient la croissance, mais rend plus difficile l’appréciation de la demande finale.

Les marchés, dont la raison d’être est d’anticiper la prochaine étape, remettent désormais en cause ce circuit de financement pour deux raisons. D’abord, la rentabilité économique des investissements actuels reste à démontrer. La concurrence entre modèles propriétaires et modèles ouverts exerce une pression sur le prix des tokens, ces unités de texte traitées par les modèles d’IA. Les investisseurs souhaitent voir les promesses se traduire dans les comptes. Ensuite, le niveau des taux d’intérêt renchérit le financement des projets. Aux ressources propres des grands groupes s’ajoutent des emprunts, émis aussi bien par des entreprises solides que par des acteurs plus exposés, comme Oracle ou CoreWeave. Ces derniers consacrent des milliards de dollars à des centres de données dont les capacités sont ensuite louées aux laboratoires d’IA.

Centres de données : le financement sous pression

Depuis 2023, les investissements consacrés à l’IA ont atteint des montants considérables que nous évaluons à 1 800 milliards de dollars. D’abord largement financées par les flux de trésorerie des entreprises, ces dépenses mobilisent aussi des prêts bancaires et des émissions obligataires. Un schéma fréquent consiste à financer la construction de centres de données, puis à en louer les capacités sur une longue durée. Les laboratoires sécurisent ainsi la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement de leurs modèles, tandis que les investisseurs s’appuient sur les revenus contractuels attendus et sur la qualité de crédit de leurs clients.

L’équilibre se fragilise lorsque les taux réduisent la rentabilité des projets ou que des difficultés opérationnelles retardent leur mise en service (comme pour Oracle). Le risque principal nous semble toutefois résider dans une révision à la baisse des besoins de calcul des grands donneurs d’ordres. Des modèles plus efficaces pourraient réduire les ressources nécessaires à certains usages, sans que cela implique nécessairement une diminution de la demande totale.

Les replis ne sont plus achetés les yeux fermés

En octobre, les investisseurs ont exprimé leur scepticisme sur la poursuite des dépenses dans l’IA au rythme actuel. Cela compliquera-t-il le financement de nouveaux projets ? Il est trop tôt pour l’affirmer. La baisse des valorisations montre néanmoins une nervosité accrue : contrairement à certaines phases de repli passées, les investisseurs ne considèrent plus systématiquement les baisses comme des occasions d’achat.

Performance des marchés à la clôture du vendredi 30 octobre 2026

Performances dividendes nets réinvestis arrêtées au 30 octobre 2026

Ce qu’il faut en retenir

❝

La correction de l’IA masque une rotation des marchés

En octobre, le prix de l’énergie a poursuivi sa hausse sans pour autant impacter directement les marchés. La cause du repli des actions sur le mois est principalement imputable à la correction sur les valeurs technologiques et aux craintes sur la dette souveraine française. Sur ce dernier point, la fin de mois a apporté un répit avec la baisse des taux aux États-Unis qui a traversé l’Atlantique pour permettre à la dette française de souffler même si l’écart de taux du 10 ans français avec son équivalent allemand reste élevé (165 points de base contre 128 au 30 septembre).

Le S&P 500 ne perd que 0,9 %, quand le Nasdaq Composite abandonne 5,3 %. La version équipondérée du S&P 500 progresse, elle, d’environ 4 %, illustrant la rotation sectorielle au profit des entreprises de la vieille économie au cours de ce mois d’octobre.

La croissance ne suffit plus à faire monter les cours

Les publications des grandes entreprises technologiques ont confirmé une demande soutenue, mais aussi une facture d’investissement de plus en plus lourde. En Bourse, nous notons les réactions opposées à Alphabet, pénalisé par des résultats décevants dans ses activités publicitaires, et à Microsoft, dont la croissance du cloud s’accompagne d’une meilleure maîtrise des dépenses qu’attendu. Chez Amazon, l’accélération d’AWS n’a pas dissipé les inquiétudes sur la consommation de trésorerie. Le marché demande désormais comment les capacités de calcul installées se transformeront en bénéfices disponibles pour les actionnaires.

La Corée du Sud concentre cette tension entre perspectives industrielles et attentes boursières. Malgré des résultats très solides chez SK Hynix, les semi-conducteurs restent sous pression et le Kospi abandonne 16,2 % en octobre. L’indice conserve toutefois une hausse de 36 % depuis janvier.

Les obligations retrouvent des acheteurs

L’autre mouvement marquant est le retour des emprunts souverains dans leur rôle de protection face au recul des actions technologiques. Le rendement américain à dix ans a baissé de près de 0,40 point de pourcentage en octobre, pour terminer autour de 4,93 %. Lorsque le taux exigé sur les nouvelles obligations diminue, les titres déjà émis prennent de la valeur. Notre tableau traduit ce mouvement : les obligations américaines à dix ans gagnent 2,9 %, les japonaises 2,7 % et les allemandes 2,2 %.

Cette détente des taux longs ne signifie pas que les banques centrales ont déclaré la victoire contre l’inflation. La Fed et la BCE ont maintenu leurs taux directeurs lors de leurs réunions d’octobre. Les investisseurs recherchent néanmoins des protections contre un ralentissement du cycle d’investissement technologique. Le marché obligataire peut ainsi monter malgré une politique monétaire prudente, parce qu’il intègre aussi les risques futurs pour la croissance.

La France bénéficie d’un répit encore fragile

Le maintien de la note française par Moody’s le 23 octobre a favorisé une accalmie en début de semaine avec un retour du rendement de l’OAT à dix ans sous 5 % même si le spread avec l’Allemagne reste élevé (165 points de base). Cet écart, appelé spread, représente le supplément de rémunération demandé pour prêter à la France plutôt qu’à l’Allemagne. Il s’est de nouveau tendu vendredi : le soulagement n’a pas fait disparaître le risque budgétaire.

Sur l’ensemble d’octobre, l’OAT perd encore 0,9 %, portant son recul annuel à 6,8 %. La différence avec l’Allemagne reste frappante : les obligations allemandes ne reculent que de 0,9 % depuis le début de l’année.

L’énergie entretient la pression sur l’économie

Le mouvement le plus préoccupant vient des matières premières énergétiques. Le gaz européen TTF bondit de 43,6 % en octobre et le Brent de 15,7 %. Depuis le début de l’année, leurs hausses atteignent respectivement 269,1 % et 86,4 %. Des sources crédibles font part d’une reprise des bombardements américains sur l’Iran après les midterms.

La Dynamique des marchés actions

Le baromètre renard du 30 octobre 2026

❝

Le baromètre des marchés est un indicateur composite intégrant des données historiques de différents marchés financiers. Il a pour objet de caractériser l’environnement des marchés actions américains et européens.

Notre baromètre reste relativement stable, à 33 points (-1 point), légèrement au-dessus du premier seuil d’alerte fixé à 30. Les composantes de risque des différents marchés continuent…[lire la suite]